Les élections municipales et en particulier, celle d’Hénin-Beaumont, ont suscité de nombreuses réactions et réflexions parmi l’équipe de Bassin miné.

    En voici deux, celle d’Edouard Mills-Affif, le réalisateur, actuellement en montage. Et celle d’Eric Lafon, dont on peut aussi voir la série de décryptage à propos du panneau électoral à Montreuil ici 

    Hénin-Beaumont, la machine à perdre de la gauche

    Par Edouard Mills-Affif

    Artisan et symbole d’un FN dédiabolisé, banalisé, d’une extrême droite « à visage humain », Steeve Briois, depuis son élection triomphale au premier tour, est devenu la tête de gondole du frontisme municipal.

    Sa victoire, il la doit à lui-même, à son militantisme forcené, à l’habileté tactique de son plus proche conseiller, Bruno Bilde, mais aussi et surtout à la débâcle de ses adversaires, à la dérobade du camp d’en face. La gauche n’a pas livré bataille et a passé son temps à s’entredéchirer. Le premier adversaire de Gérard Dalongeville (l’ex-maire socialiste condamné à quatre ans de prison, dont trois ans fermes pour malversations financières) et de Georges Bouquillon (le candidat MRC, chevénementiste) était clairement Eugène Binaisse, le maire sortant, divers-gauche, soutenu par le PS), mais pas Steeve Briois, qu’ils ont étrangement ménagé pendant toute la campagne. Face à une gauche anthropophage, apathique et résignée, le candidat du FN jouait sur du velours.

    En fait, le scénario qui s’est déroulé durant cette campagne, terne et sans saveurs, est fidèle à tous les présages de Bruno Bilde. En juin 2013, je le rencontrais à Lille dans un café près de la gare Lille-Europe, pour tenter de le convaincre d’accepter ma présence lors des moments phares de la campagne. L’ancien chef de cabinet de Marine Le Pen avait déjà son plan de match : « On va faire une campagne pépère, force tranquille, me confiait-il. Nos adversaires n’ont pas besoin de nous pour se taper dessus, ils le font très bien tout seuls. On va les laisser se déchirer entre eux, pendant ce temps, nous, on sera sur le terrain, à la rencontre des Héninois. » C’est exactement cela qui s’est passé.

    La victoire du FN à Hénin-Beaumont avait beau être prévisible, attendue, elle laisse un goût amer. Cette chronique d’une victoire annoncée porte en elle le récit d’un naufrage, celui de la gauche héninoise qui n’est plus aujourd’hui qu’un champ de ruines. Entre un PC moribond, à l’esprit boutiquier, et un PS à genoux, incapable de se relever, tellement le divorce avec les couches populaires est consommé, Steeve Briois a gagné par KO avant même le premier round.

    Si le FN a fait d’Hénin-Beaumont son laboratoire et sa vitrine, espérant désormais en faire un modèle de « bonne gestion municipale », le « cas héninois » pourrait aujourd’hui servir de contre-modèle, destiné à l’ensemble des forces progressistes, car il est un catalogue de tout ce que la gauche ne doit pas faire pour rebondir et reconquérir l’électorat populaire.

    Si l’on regarde les scores du FN aux municipales dans les communes avoisinantes d’Hénin, ils grimpent, eux aussi, et dépassent désormais les 30 % : le niveau de Steeve Briois il y a dix ans.

    Il y a urgence !

    Face au FN, une nouvelle approche s’impose

    Par Eric Lafon

    Le FN a donc remporté les municipales à Henin-Beaumont et dans plus de 10 communes en France, c’est peu mais cela suffit pour considérer cela comme une nouvelle « percée ». Le fait d’en relativiser la portée (dix communes ce n’est pas 100 ou 150 de gagnées et c’est beaucoup moins que celles perdues encore par le PCF).

    Il y a de nombreuses explications pour comprendre le basculement de cette ancienne municipalité socialiste au vote majoritaire et à la victoire dès le 1er tour de l’élection municipale du candidat du FN à Hénin-Beaumont.

    Depuis douze années, Edouard Mills-Affif a suivi de près ce travail politique mené par Steeve Briois, lequel parti de rien en 1995 est parvenu à conquérir cette municipalité. Il nous a montré la corruption d’un PS local et de son maire de l’époque, une gauche d’appareil (PC et PS) délitée au fur et à mesure des défaites, une gauche alternative trop faible pour résister ou pour s’opposer au FN, un tissu social meurtri et délité par la crise, la méfiance, le dégoût et le rejet par des secteurs importants de la population la plus précaire des politiques de gauche et de droite, de la politique, le reflux chez les ouvriers de Metaleurop des idées de solidarité et de fraternité vis-à-vis des travailleurs immigrés. La tentative politique et très médiatisée à l’époque de Jean-Luc Mélenchon de venir à Hénin-Beaumont défier Marine Le Pen s’est soldée par un sévère échec. Il est d’ailleurs reparti comme il était venu, laissant le terrain à celui qui le « laboure » depuis près de vingt années maintenant, Steeve Briois.

    A mesure que le FN progressait à Hénin-Beaumont, le divorce entre l’électorat de gauche et les représentants traditionnels de la gauche se creusait. Hier abstentionniste, un autre électorat s’est mobilisé pour « Steeve » quand celui qui votait socialiste ou communiste décrochait, basculait, se refugiait à son tour dans l’abstention. On a entendu là-bas dans ces terres hier industrialisées et ouvrières, des salariés crier leur situation : licenciement, chômage, précarité mais aussi oubli par ceux qui hier se prétendaient leur représentant, voire « leur » unique parti. « Ils nous ont oublié », est une phrase que l’on entend depuis maintenant vingt ans. Oublié, parfois méprisé, stigmatisé, cet électorat populaire s’est, en partie mobilisé, pour « essayer » comme certains parmi eux s’en défendent ou de plus en plus s’en revendiquent le FN.

    C’est bien un nouveau regard et une nouvelle approche du FN encore trop contesté suivant des schémas politiques anciens, et qui ont démontré partout en France leur inefficacité, qu’il est nécessaire aujourd’hui d’adopter. Un regard neuf sans toutefois se laisser abuser par un marketing frontiste habile pour tenter de nous faire croire qu’il est à la fois un parti républicain comme les autres et en même temps un nouveau parti « patriote, national et populaire », une droite plus dure, mais plus « sociale ».

    Le film d’Edouard Mills-Affif contribue à jeter un de ces regards,  direct et neuf sur ce parti et les ressorts de son succès.

    Celles et ceux qui ont soutenu y compris financièrement le film ont visiblement partagé ce point de vue.

    L’équipe de Bassin miné va travailler encore à garantir le montage définitif du film et à sa projection, à son édition en DVD. Ce film, c’est le nôtre, mais c’est aussi le vôtre et nous souhaitons qu’il soit aussi participatif dans sa diffusion.

    Nous le considérons comme une modeste contribution, un éclairage, une participation au débat que nous estimons nécessaire, urgent, d’avoir sur le Front national.

    2 commentaires sur “Contributions post-élections

    1. excellente analyse de E.Lafon
      espérons que cela aidera nos « amis » du PS à enfin comprendre quel est le socle du succès du FN

    2. Si bien entendu Édouard et Éric ne manquent pas d’évoquer la toile de fond très particulière qu’eut cette élection héninoise, leurs considérations à tous deux s’attachent davantage à mettre en évidence la forme adoptée par le FN, non sans faire ressortir la clairvoyance de son jeu, que ce qui ne va plus non pas au PS d’Hénin-Beaumont — pas seulement au PS d’Hénin-Beaumont —, mais dans ce que le PS d’Hénin-Beaumont symptomatise et qu’exprime dans la confusion à laquelle il est abandonné l’électorat du FN.
      Édouard et Éric font une lecture de la tactique du FN là où les Héninois expriment un désaveu de ce que la politique du PS produit ; je crains que ces deux plans puissent difficilement se rejoindre.
      Et je ne suis pas sûr du tout qu’il puisse y avoir débat nécessaire et urgent sur le FN en faisant fi d’un débat tout aussi nécessaire et urgent sur la gauche libérale à quoi le PS donne son nom. L’un peut d’autant moins aller sans l’autre que tous deux s’emboîtent à merveille. La classe ouvrière était de gauche quand la gauche était l’incarnation de la colère et de la revendication populaires, quand elle était mobilisatrice, quand par gauche on entendait « révolutionnaire ». Ce qu’elle n’est plus depuis des lustres. Dans ces conditions être de gauche est d’autant moins d’une quelconque « utilité » que la badine qui sert à battre le peuple lui est coextensive.
      La gauche libérale a la monnaie de sa pièce, qu’elle commence par faire son autocritique ! mais elle ne la fera pas, des raisons objectives l’en rendent incapable, aussi faut-il surtout se garder de la déculpabiliser : cette débandade est prémonitoire, les « couches populaires » le sentent bien. « Oublié, parfois méprisé, stigmatisé » écrit Éric et pourquoi pas, en disant les choses comme elles sont, trahi ? Et pas que d’hier, car tout cela a une histoire.
      En bref, il est devenu impossible de s’opposer au FN sans opposer un rapport de force au PS, son pourvoyeur de prédilection. C’est vrai, dans sa quête d’autonomie, une frange de la classe ouvrière et des classes moyennes passe par le FN, et c’est une chose profondément affligeante, mais de par ses valeurs vitales elle se reconquerra — elle peut se reconquérir —, si nous, nous nous remettons les choses dans leur ordre d’apparition. Et puis non, même avec des guillemets, les déplorables apostats de la gauche libérale ne sont pas nos amis.

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